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Lettre ouverte — Pour une structuration démocratique, rigoureuse et socialement responsable de l’accompagnement humain

SANTÉ MENTALE

Daphnée Roger-Ostine, citoyenne et membre OTSTCFQ

1/12/20266 min read

La récente lettre ouverte d’une dame réagissant à la position de l’Ordre des psychologues du Québec sur les constellations familiales a alimenté ma réflexion qui mijotait déjà depuis plusieurs mois. Elle met en mots un malaise largement partagé dans les milieux de l’intervention : non pas un rejet de la protection du public, mais une inquiétude face à la manière dont nous interprétons, organisons et balisons collectivement le champ de l’accompagnement humain au Québec. Au-delà de la pratique spécifique visée, elle met aussi en lumière un enjeu plus large et fondamental : celui de la délimitation juste, nuancée et socialement responsable de la psychothérapie, ainsi que de ses zones de proximité avec d’autres formes d’interventions psychosociales. De plus, nous observons aussi la dérive potentielle quant à l’élargissement de la psychothérapie telle qu’initialement définie par le législateur. J’abonde en son sens à plusieurs égards. Il est également vrai que dans le contexte social d’accès difficile aux soins, de précarité et du numérique, il est peut-être temps de se questionner quant aux postulats établis, puisque manifestement, la population a un criant besoin d’aidants que le système en place n’arrive pas à combler.

Ce texte se veut une contribution distincte au débat dans un esprit de dialogue, de rigueur et de collaboration interprofessionnelle. Il ne vise ni à opposer les professions entre elles, ni à diluer les exigences nécessaires à la protection du public. Il part plutôt du constat que nous gagnons collectivement à reconnaître la pluralité des savoirs, des lunettes cliniques et des champs de compétence, lorsque ceux-ci sont exercés dans des cadres clairs, responsables et encadrés.Il propose aussi un changement de posture : sortir d’une logique implicite de hiérarchisation des pratiques pour adopter une organisation claire, démocratique et structurée des interventions en santé mentale, respectueuse à la fois des compétences professionnelles et des besoins réels de la population.

Une mosaïque d’interventions, pas une pyramide de professions

Le champ de la relation d’aide repose sur une pluralité de professions reconnues — travailleurs sociaux, psychologues, psychoéducateurs, sexologues, conseillers d’orientation, infirmiers en santé mentale, entre autres — dont les interventions s’inscrivent sur un continuum documenté en littérature scientifique (Stepped Care, continuum de soins, modèles intégrés).

Aucune de ces professions n’est « supérieure » aux autres. Elles offrent des réponses différentes à des besoins différents, avec des cadres, des responsabilités et des niveaux de risque distincts. La psychothérapie ne constitue pas l’aboutissement naturel de toute intervention : elle est une modalité spécifique, exigeante, qui répond à des situations précises et comporte des risques cliniques reconnus.

Cette vision est cohérente avec les travaux de Wampold, Norcross, Lambert et Castonguay, qui rappellent que l’efficacité et la pertinence d’une intervention dépendent moins de son statut symbolique que de son indication clinique, de sa qualité relationnelle et de l’adéquation entre la méthode, le professionnel et le besoin exprimé.

Clarifier les balises plutôt que confondre les pratiques

Les tensions actuelles révèlent une difficulté persistante à nommer clairement ce qui est requis, ce qui n’est pas permis et quelles responsabilités professionnelles s’attachent à chaque type d’intervention.

Cette nécessité de clarification rejoint d’ailleurs les orientations de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), qui reconnaît explicitement que les interventions psychosociales peuvent être cliniquement soutenantes, structurantes et transformatrices, sans constituer pour autant un acte de psychothérapie.

Les lignes directrices de l’OTSTCFQ rappellent l’importance de fonder l’intervention sur l’analyse de la demande, le cadre relationnel, l’objectif poursuivi et le niveau de complexité clinique, tout en soulignant la responsabilité des professionnels de respecter les limites de leur champ de compétence et de référer lorsque la situation excède celui-ci. Cette posture s’inscrit dans une logique de protection du public fondée sur la clarté des rôles plutôt que sur l’exclusion des pratiques.

Lorsque la psychothérapie est définie de manière extensible — notamment à partir de critères imprécis tels que le fait d’avoir un impact sur la régulation du fonctionnement psychique — elle risque d’englober une multitude d’interventions psychosociales qui ne relèvent pourtant ni d’un traitement psychologique structuré, ni d’une intention thérapeutique au sens de la Loi 21. Une espèce de grande catégorie fourre-tout, juridiquement fragile et cliniquement peu opérante risquant de générer une insécurité tant pour les praticiens que pour le public.

Or, tant la jurisprudence québécoise que les écrits de l’Office des professions du Québec rappellent que l’identification d’un acte réservé repose sur l’intention de l’intervention, son objectif explicite, le cadre relationnel et le type de changement visé, et non sur les effets subjectifs possibles ou imprévisibles d’une démarche humaine.

À l’inverse, l’absence de balises claires expose à un autre risque bien documenté : celui du dépassement de compétences, souvent involontaire, mais potentiellement lourd de conséquences (iatrogénie psychologique, activation traumatique, confusion des rôles, dépendance relationnelle).

Dérives contemporaines et responsabilité sociale

Nous évoluons dans une société où la souffrance psychique est amplifiée par la précarité, la performance, l’isolement et la surcharge émotionnelle. Parallèlement, le marché de la santé mentale se dérégule, laissant proliférer des offres promettant mieux-être, guérison ou transformation rapide.

La littérature est claire : toute intervention ayant un impact sur les mécanismes internes profonds du fonctionnement psychique d’une personne vulnérable comporte des risques, et ces risques exigent une formation solide, un cadre éthique, et des mécanismes de reddition de comptes (APA, 2017 ; Norcross & Wampold, 2019).

Dans cette optique, certaines lignes doivent être tracées sans ambiguïté :

  • le coaching de vie et ses homologues, malgré certaines intentions louables, ne dispose pas d’un encadrement ni d’une formation adéquats pour le travail thérapeutique

  • les approches relevant de la médecine alternative ou de l’ésotérisme à elles seules ne reposent malheureusement pas sur des bases suffisantes pour intervenir en santé mentale auprès d’une population vulnérable, et de plus aucun mécanisme de reddition de compte ne permet d’encadrement des pratiques.

  • les thérapeutes en relation d’aide (TRA), bien que pertinents dans certaines sphères, soulèvent des questionnements légitimes, (voir, des tensions interprofessionnelles), notamment lorsque leurs interventions excèdent leur cadre de compétence et de par l’absence de mécanismes disciplinaires robustes à l’instar du point ci-haut. À quand des balises claires et une structure de protection du public pour ce type d’accompagnement dont la croissance rapide transforme actuellement l’offre de services au Québec ?

Nommer ces enjeux n’est ni corporatiste ni élitiste : c’est une obligation éthique collective.

Structurer les pratiques pour mieux protéger et mieux desservir

Dans un contexte de pénurie de services spécialisés, la solution ne réside ni dans l’exclusion systématique, ni dans l’élargissement excessif de la psychothérapie. Elle repose sur une organisation lisible des pratiques, inspirée des modèles de soins hiérarchisés et intégrés, où :

  • les rôles et limites de chacun sont explicitement reconnus ;

  • les zones de chevauchement sont balisées plutôt que niées ;

  • la collaboration interprofessionnelle est facilitée ;

  • le public comprend à qui s’adresser, pour quel type de besoin, et pourquoi.

Cette approche est cohérente avec les principes de protection du public défendus par l’OPQ, tout en répondant aux réalités du terrain.

Former pour clarifier : une réponse concrète

C’est dans cet esprit que s’inscrit la formation
« L’intervention psychosociale : Démystifier les interventions s’apparentant à la psychothérapie afin d’exercer en toute confiance en contexte d’intervention en santé mentale ».

Cette formation vise à :

  • clarifier les balises légales et cliniques des interventions psychosociales ;

  • soutenir le discernement face aux situations à risque;

  • redonner de l’assurance aux professionnel.les et consolider leur posture clinique

  • prévenir les dérives involontaires ;

  • renforcer une pratique éthique, responsable et scientifiquement informée.

    Former, ici, devient un levier de structuration du champ et un acte de protection du public. C’est ma façon de m’impliquer au niveau plus macro en soumettant mes résultats de recherche à mes pairs et collègues.


Le débat actuel est nécessaire. Il appelle toutefois à plus que des prises de position défensives : il exige une vision sociale, structurée et démocratique de l’accompagnement humain. Reconnaître la valeur et la place de chacun, sans banaliser les limites de la psychothérapie, est non seulement possible — c’est à mon sens indispensable pour le Québec de demain. La structuration de l’accompagnement humain n’est pas un luxe théorique : c’est une condition essentielle de justice sociale, d’accès aux soins et de protection réelle du public.

Les personnes intéressées à approfondir ces enjeux ou à connaître les prochaines dates de formation peuvent suivre mes réseaux professionnels Daphnée Roger-Ostine travailleuse sociale / IG daphneerogerots, où les informations seront partagées prochainement. Pour toute question, contactez-moi via le info@daphneerogerostinets.com


Pour enrichir votre lecture, voici les sources consultées

Code des professions du Québec – Loi 21

Office des professions du Québec (OPQ)
– Documents d’interprétation de l’acte de psychothérapie et principes de protection du public

Ordre des psychologues du Québec (OPQ)
– Avis, lignes directrices et prises de position publiques

Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ)
– Référentiels de compétences
– Lignes directrices sur l’intervention psychosociale, l’évaluation, le cadre clinique et les limites de pratique

Norcross, J. C., & Wampold, B. E. (2019)
Psychotherapy relationships that work

Wampold, B. E. (2015)
How important are the common factors in psychotherapy?

Lambert, M. J. (2013)
Outcome in psychotherapy

Castonguay, L. G., & Beutler, L. E. (2006)
Principles of therapeutic change

American Psychological Association (2017)
Ethical principles, risk management and scope of practice

World Health Organization (WHO)
Stepped Care Models and integrated mental health services